Rescapée de l’attentat du Bardo à Tunis : «J’ai vu les yeux du terroriste»

Article issu de La Dépêche du Midi du 27 novembre 2015 : http://www.ladepeche.fr/article/2015/11/27/2225897-j-ai-vu-les-yeux-du-terroriste.html.

Un collectif de défense

Avec les rescapés et les familles des victimes, Nadine Lhuissier a mandaté son avocat Me Laurent Mascaras pour intenter une action collective afin de réclamer le déplafonnement des indemnités proposées. «Nous estimons que l’État tunisien doit participer à la réparation des dommages causées aux victimes. L’attentat s’est produit sur son sol, il doit la sécurité à ses touristes. Les attentats du 11-Septembre ont été largement mieux indemnisés» certifiait l’avocat.


 

Huit mois après l’assassinat de son compagnon le Castelsarrasinois Christophe Tinois lors de l’attentat du musée du Bardo, à Tunis, Nadine Lhuissier témoigne pour la première fois. Rescapée, la quinquagénaire qui a vu dans les yeux les terroristes, souffre d’un lourd syndrome post-traumatique.

C’est faubourg du Moustier dans le cabinet de son avocat, Me Laurent Mascaras que Nadine, 55 ans, a concédé de revenir sur la journée qui a changé à jamais sa vie. Le 18 mars dernier, en effet, elle échappe, in extremis, aux rafales des Kalachnikov d’un groupe terroristes de Daesh. Une attaque ayant fait 24 morts dont 21 touristes parmi lesquels quatre Français où se trouve Christophe Tinois, une figure du hippisme français. Entretien.

Dans quelles circonstances vous êtes vous rendu en Tunisie ?

Christophe m’avait offert ce voyage pour fêter mes 55 ans. Nous faisions une croisière en Méditerranée durant laquelle nous effectuions une escale d’une journée à Tunis. C’était d’ailleurs la première fois que Christophe prenait des vacances à l’étranger…

Lorsque vous visitiez le musée national du Bardo, avez-vous eu un sentiment d’insécurité ?

D’emblée, j’ai trouvé bizarre qu’à côté du Parlement tunisien (qui était l’objectif initial du commando terroriste où les parlementaires faisaient des auditions sur la loi anti-terroristes, ndlr), il n’y ait pas d’agents de sécurité…

Vous vous rappelez comment tout a commencé ?

Nous faisions la visite de la dernière pièce du musée avec une quarantaine de touristes appartenant à notre navire de croisière lorsque j’ai entendu des tirs à l’extérieur.

Cela a mis tout le monde en panique ?

Ça m’a inquiété, je suis allée comme d’autres femmes du groupe à la fenêtre voir.

Qu’avez-vous vu ?

Un homme qui prenait une arme dans le coffre d’une voiture… J’ai de suite dit à Christophe qui photographiait une fresque, que j’avais peur. Il m’a dit de ne pas m’inquiéter et quelques minutes plus tard, c’est dans le musée que les tirs ont retenti. C’était l’affolement complet, tout le monde courrait dans tous les sens, sans crier. Les terroristes n’arrêtaient pas de tirer.

Qu’avez-vous alors fait ?

Notre guide tunisien, Mourad, nous a conduits dans une salle où l’on a essayé de fermer la porte. En vain. C’est là que j’ai vu en face de nous l’un des tireurs dans les yeux.

Qu’avez-vous ressenti ?

Le vide. Son regard était sans émotion. Il marchait calmement en balayant des rafales de Kalachnikov. C’était le chaos.

Comment avez-vous évité les balles ?

Mourad nous a amenés dans un escalier de secours où nous sommes restés, je ne sais combien de temps. C’était long. Nous étions pris au piège. J’étais figée, transie de peur. Une rafale a impacté la porte. C’est là, que je me suis rendue compte que Christophe n’était plus là (long moment de silence). Les gens autour de moi ne disaient rien, ils sanglotaient. J’attendais que l’on vienne nous tuer. Les tirs continuaient, mais plus loin.

C’est là que vous avez pu vous enfuir ?

C’est lorsque les tirs ont cessé que nous sommes sortis de cet escalier et que nous avons couru. Je suis tombée deux ou trois fois au sol. Je n’ai pas pu m’empêcher, je me suis retournée pour voir derrière moi…

Qu’avez-vous vu ?

L’horreur. Un bus sans vitre, des corps par terre et du sang partout. Je n’ai vu que deux secondes avant que Mourad, me tire par le bras, c’était le chaos. Ces images hantent mes nuits.

Comment avez-vous appris le décès de Christophe ?

J’ai compris lorsque la police n’a pas voulu que j’embarque dans le bateau, mais je n’y croyais pas. Le lendemain matin dans l’hôtel où nous étions logés, une femme est venue me chercher, je savais ce qu’elle allait me dire. Je n’y croyais pas encore (larmes). J’ai refusé d’aller à la morgue, je me suis couchée une nouvelle fois sans manger, habillée, hébétée. Ce n’est que le surlendemain de l’attentat que j’ai décidé d’aller le voir. Après des heures d’attente encore, je l’ai vu, j’ai su qu’il était mort. J’ai voulu rentrer de suite à Castelsarrasin, je n’en pouvais plus.

Aujourd’hui comment vivez-vous avec cela ?

Je ne vous cache pas que cet été, j’ai voulu rejoindre Christophe (silence). Heureusement ses amis m’ont soutenue et ma psy aussi que je consulte toutes les semaines.

Que s’est-il passé lorsque vous avez appris les attentats de Paris ?

C’était le lendemain matin, j’ai allumé ma radio, je n’ai pas compris, j’ai dit ce n’est que maintenant qu’ils parlent de l’attentat du Bardo, à Tunis. Il m’a fallu une demi-heure pour comprendre que c’est Paris qui avait été visé. Là, tout est revenu à la surface, j’ai recommencé à avoir mes jambes tétanisées, impossible de conduire, je suis complètement désorientée…